LES CHAMPS LEXICAUX
[COMPLEMENT]

Cours proposé par Philippe LAVERGNE <lavergne@ac-toulouse.fr>
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En complément du cours de la partie "Techniques littéraires" consacré aux champs et réseaux lexicaux, ce document fournit des exemples d'utilisations de ces notions pour l'analyse de différentes extraits.

 

La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas
Paul Eluard
 
 

La littérature est l'alchimie par laquelle les choses, les idées, les êtres deviennent des mots. On ne cherche souvent chez eux que leur fonction référentielle : simple traduction du réel, ils renverraient à des données objectives qu'ils se contenteraient de désigner. Or, dans le texte littéraire, les mots ne renvoient qu'à eux-mêmes, à leur propre charge poétique : leur choix décalé, leurs connotations, leurs sonorités évoquent souvent tout autre chose que la "réalité". Ainsi parler de "champ lexical", au sens où les mots constituent parfois un ensemble cohérent renvoyant à un même "domaine", suppose que l'on définisse utilement cette notion devenue très systématique dans l'analyse littéraire.

1) Thème ou métaphore obsédante ?

Regardons le texte suivant :

 

 

(L'ouvrier Goujet fait visiter à Gervaise la forge où il travaille - Emile Zola : L'Assommoir, 1877).

Elle ne voyait rien encore, tout dansait. Puis, comme elle éprouvait au-dessus de sa tête la sensation d'un grand frôlement d'ailes, elle leva les yeux, elle s'arrêta à regarder les courroies, les longs rubans qui tendaient au plafond une gigantesque toile d'araignée, dont chaque fil se dévidait sans fin ; le moteur à vapeur se cachait dans un coin, derrière un petit mur de briques ; les courroies semblaient filer toutes seules, apporter le branle du fond de l'ombre, avec leur glissement continu, régulier, doux comme le vol d'un oiseau de nuit.

Vous n'auriez aucun mal à repérer le champ lexical de la machine (mots en rouge). Mais l'intérêt de ce "champ lexical" reste très limité, renvoyant simplement à une description réaliste qui n'authentifie que vaguement le souci d'objectivité tant de fois manifesté par Zola. Décrivant le milieu de la mine dans Germinal, celui des petits ouvriers parisiens dans L'Assommoir etc., il rencontre fatalement sous sa plume le vocabulaire de ces milieux. On dira alors que le champ lexical est ici simplement thématique.
En revanche, il est plus surprenant de rencontrer dans ce texte un vocabulaire animalier (mots en bleu) commandé par le regard inquiet de Gervaise. C'est par cette étrangeté qu'un univers nouveau se manifeste, tout entier jailli d'un imaginaire par lequel l'écrivain exprime l'envahissement de la machine dans le monde des hommes et la menace sournoise qu'il fait planer sur eux. Ce champ lexical a une valeur métaphorique et, se superposant au premier, il vient l'enrichir et le dépasser. Pour identifier cette interaction, on parlera plus judicieusement de réseau lexical.

 

Convenons donc qu'un champ lexical ne fait vraiment sens que s'il est perçu grâce au décalage que les mots manifestent à l'égard des représentations habituelles ou commandées par le réel. En vous inspirant des observations précédentes, repérez et justifiez les réseaux lexicaux des deux textes suivants.
 

(Coupeau, l'ouvrier zingueur, et Gervaise se préparent à quitter L'Assommoir, le bistrot du quartier - Emile Zola : L'Assommoir, 1877)

Mais ils ne sortirent pas tout de suite ; elle eut la curiosité d'aller regarder, au fond, derrière la barrière de chêne, le grand alambic de cuivre rouge, qui fonctionnait sous le vitrage clair de la petite cour ; et le zingueur, qui l'avait suivie, lui expliqua comment ça marchait, indiquant du doigt les différentes pièces de l'appareil, montrant l'énorme cornue d'où tombait un filet limpide d'alcool. L'alambic, avec ses récipients de forme étrange, ses enroulements sans fin de tuyaux, gardait une mine sombre ; pas une fumée ne s'échappait ; à peine entendait-on un souffle intérieur, un ronflement souterrain ; c'était comme une besogne de nuit faite en plein jour, par un travailleur morne, puissant et muet.

(Après un accident de chemin de fer, voici la description de la locomotive, baptisée la Lison - Emile Zola : La bête humaine, 1890).

La Lison, renversée sur les reins, le ventre ouvert, perdait sa vapeur par les robinets arrachés, les tuyaux crevés, en des souffles qui grondaient, pareils à des râles furieux de géante. Une haleine blanche en sortait, inépuisable, roulant d'épais tourbillons au ras du sol ; pendant que, du foyer, les braises tombées, rouges comme le sang même de ses entrailles, ajoutaient leurs fumées noires. La cheminée, dans la violence de choc, était entrée en terre ; à l'endroit où il avait porté, le châssis s'était rompu, faussant les deux longerons ; et les roues en l'air, semblable à une cavale monstrueuse, décousue par quelque formidable coup de corne, la Lison montrait ses bielles tordues, ses cylindres cassés, ses tiroirs et leurs excentriques écrasés, toute une affreuse plaie bâillant au plein air, par où l'âme continuait de sortir, avec un fracas d'enragé désespoir.

etc. Les exemples pourraient, dans l'oeuvre de Zola, se multiplier, tant ce romancier, si soucieux de se présenter comme un savant objectif, révèle en fait un tempérament de poète épique, obsédé par les métaphores animistes de l'énorme. Proust : "Mais c'est l'Homère de la vidange !"

Observez comment se manifeste et s'enrichit dans le texte suivant le "champ lexical de la blancheur" : quelle valeur symbolique Zola lui donne-t-il ?

 

(Description de la grande parade du blanc dans un grand magasin - Emile Zola, Au bonheur des dames, 1883)

Les comptoirs disparaissaient sous le blanc des soies et des rubans, des gants et des fichus. Autour des colonnettes de fer, s'élevaient des bouillonnés de mousseline blanche, noués de place en place par des foulards blancs. Les escaliers étaient garnis de draperies blanches, des draperies de piqué et de basin alternées, qui filaient le long des rampes, entouraient les halls, jusqu'au second étage ; et cette montée du blanc prenait des ailes, se pressait et se perdait, comme une envolée de cygnes. Puis, le blanc retombait des voûtes, une tombée de duvet, une nappe neigeuse en larges flocons : des couvertures blanches, des couvre-pieds blancs, battaient l'air, accrochés, pareils à des bannières d'église ; de longs jets de guipure traversaient, semblaient suspendre des essaims de papillons blancs, au bourdonnement immobile ; des dentelles frissonnaient de toutes parts, flottaient comme des fils de la Vierge par un ciel d'été, emplissaient l'air de leur haleine blanche. Et la merveille, l'autel de cette religion du blanc, était au-dessus du comptoir des soieries, dans le grand hall, une tente faite de rideaux blancs, qui descendaient du vitrage. Les mousselines, les gazes, les guipures d'art, coulaient à flots légers, pendant que des tulles brodés, très riches, et des pièces de soie orientale, lamées d'argent, servaient de fond à cette décoration géante, qui tenait du tabernacle et de l'alcôve. On aurait dit un grand lit blanc, dont l'énormité virginale attendait, comme dans les légendes, la princesse blanche, celle qui devait venir un jour, toute-puissante, avec le voile blanc des épousées.


 

2) Les connotations :

L'analyse littéraire s'enrichit d'un sens second des mots, qu'on appelle la connotation. Echappant au sens utilitaire que leur donne le dictionnaire (la détonation), les mots ont en effet un pouvoir d'évocation que leur donnent les référents culturels auxquels ils peuvent être associés (le nom Parme fera penser à Stendhal, mais aussi au jambon, à la violette, au fromage et vous fera tour à tour rêver, sentir ou saliver !) mais aussi leurs sonorités. Votre relevé de champs ou de réseaux lexicaux sera beaucoup plus riche d'interprétations si vous pensez à les constituer aussi autour de leurs connotations.

Observez le texte suivant :
 
Marcel Proust : Du côté de chez Swann (1913)

(Le narrateur rêve au voyage qu'il pourrait faire en Normandie ou en Bretagne.)

Si ma santé s'affermissait et que mes parents me permissent, sinon d'aller séjourner à Balbec, du moins de prendre une fois, pour faire connaissance avec l'architecture et les paysages de la Normandie ou de la Bretagne, ce train d'une heure vingt-deux dans lequel j'étais tant de fois monté en imagination, j'aurais voulu m'arrêter de préférence dans les villes les plus belles ; mais j'avais beau les comparer, comment choisir plus qu'entre des êtres individuels, qui ne sont pas interchangeables, entre Bayeux si haute dans sa noble dentelle rougeâtre et dont le faîte était illuminé par le vieil or de sa dernière syllabe ; Vitré dont l'accent aigu losangeait de bois noir le vitrage ancien ; le doux Lamballe qui, dans son blanc, va du jaune coquille d'oeuf au gris perle ; Coutances, cathédrale normande, que sa diphtongue finale, grasse et jaunissante, couronne par une tour de beurre ; Lannion avec le bruit, dans son silence villageois, du coche suivi de la mouche ; Questambert, Pontorson, risibles et naïfs, plumes blanches et becs jaunes éparpillés sur la route de ces lieux fluviatiles et poétiques ; Bénodet, nom à peine amarré que semble vouloir entraîner la rivière au milieu de ses algues ; Pont-Aven, envolée blanche et rose de l'aile d'une coiffe légère qui se reflète en tremblant dans une eau verdie de canal ; Quimperlé, lui, mieux attaché et depuis le Moyen-Age, entre les ruisseaux dont il gazouille et s'emperle en une grisaille pareille à celle que dessinent, à travers les toiles d'araignées d'une verrière, les rayons de soleil changés en pointes émoussées d'argent bruni ?

Plusieurs connotations sont à l'oeuvre dans ce texte :
- des connotations culturelles : elles seront plus ou moins sensibles au lecteur selon son degré de culture. Dans le texte, la célèbre tapisserie de Bayeux explique que le narrateur parle de dentelle ; les coiffes bretonnes de Pont-Aven justifient l'envolée de l'aile ...
- des connotations phonétiques : Le son yod final de Bayeux appelle celui du vieil or , Lannion fait sans doute penser à la lanière du cocher, Bénodet à ces plantes aquatiques qu'on appelle des élodées ; Quimperlé enferme naturellement une perle et la diphtongue finale de Coutances appelle le rance du beurre ; le nom Lamballe contient les phonèmes du mot blanc ... Questambert est lié à la référence triviale du camembert et les contorsions du rire rendent risible la ville de Pontorson !

On voit comment les mots s'enferment dans leur univers, qu'ils rendent signifiant sans que le "réel" fournisse ses clés de fer blanc !

3) La polysémie :

Un mot est susceptible d'accepter plusieurs sens. C'est ce que l'on appelle la polysémie. C'est pourquoi il est impossible de constituer un champ lexical en dehors du tissu d'un texte qui les organise et les fait signifier selon son intention de communication.

Observez le texte suivant : certains mots, certaines expressions reçoivent systématiquement deux acceptions qui alimentent une vision épique des moissons. Lesquels ? Montrez que le réseau lexical ainsi constitué traduit l'identification que l'enfant opère, par la magie du livre, entre le réel et l'imaginaire.
 

Jean Giono : Jean le Bleu (1932)

Dans ce roman à caractère autobiographique, Giono raconte comment, par l'intermédiaire d'un prêtre, il découvrit les classiques grecs.

- "Lis", dit l'homme noir.
Il me donna l'Iliade.
J'allai m'asseoir sur la pierre du seuil.
Les rossignols du lavoir chantaient encore. L'orage maintenant tenait tout le rond du ciel.
Tout le jour se passa en silence ; toute la nuit. Le lendemain, le ciel était libre et clair.
Les hommes et les femmes sortirent pour attaquer.
Je lus l'Iliade au milieu des blés mûrs. On fauchait sur tout le territoire. Les champs lourds se froissaient comme des cuirasses. Les chemins étaient pleins d'hommes portant des faux. Des hurlements montaient des terres où l'on appelait les femmes. Les femmes couraient dans les éteules. Elles se penchaient sur les gerbes; elles les relevaient à pleins bras - et on les entendait gémir ou chanter. Elles chargeaient les chars. Les jeunes hommes plantaient les fourches de fer, relevaient les gerbes et les lançaient. Les chars s'en allaient dans les chemins creux. Les chevaux secouaient les colliers, hennissaient, tapaient du pied. Les chars vides revenaient au galop, conduits par un homme debout qui fouettait les bêtes et serrait rudement dans son poing droit toutes les rênes de l'attelage. Dans l'ombre des buissons, on trouvait des hommes étendus, bras dénoués, aplatis contre la terre, les yeux fernés ; et à côté d'eux, les faucilles abandonnées luisaient dans l'herbe.
Nous allions garder le troupeau. La colline aimée des bêtes était juste au-dessus des moissons. L'homme noir se couchait dans l'ombre chaude des genévriers, je m'allongeais à côté de lui. Nous restions un moment à souffler et à battre des paupières ; le chemin de la colline, avec ses pierres rondes, restait longtemps à se tordre, tout étincelant dans le noir de mes yeux.
"Et le livre ?
- Il est là."
Il fouillait dans la musette. L'Iliade était là, collée contre le morceau de fromage blanc.
Cette bataille, ce corps à corps danseur qui faisait balancer les gros poings comme des floquets de fouet, ces épieux, ces piques, ces flèches, ces sabres, ces hurlements, ces fuites et ces retours, et les robes des femmes qui flottaient vers les gerbes étendues : j'étais dans l'Iliade rousse.
© Grasset


 

Attention à cette polysémie des mots et donc à ce que leur fait dire leur contexte ! Lisez le texte suivant, qui est une lettre d'amour. Mais, après l'avoir lue, prenez connaissance de l'indication que nous vous donnons et relisez la lettre pour constituer un tout autre champ lexical !
 
Choderlos de Laclos : Les Liaisons dangereuses (1782), lettre XLVIII

(Le vicomte de Valmont a entrepris de séduire l'austère présidente de Tourvel, qui lui a, jusqu'à présent, résisté. Il lui écrit cette lettre enflammée, qu'il communiquera aussi à Mme de Merteuil, sa confidente et complice en libertinage.)

En vain m'accablez-vous de vos rigueurs désolantes, elles ne m'empêchent point de m'abandonner entièrement à l'amour et d'oublier, dans le délire qu'il me cause, le désespoir auquel vous me livrez. C'est ainsi que je veux me venger de l'exil auquel vous me condamnez. Jamais je n'eus autant de plaisir en vous écrivant ; jamais je ne ressentis, dans cette occupation, une émotion si douce et cependant si vive. Tout semble augmenter mes transports : l'air que je respire est plein de volupté ; la table même sur laquelle je vous écris, consacrée pour la première fois à cet usage, devient pour moi l'autel sacré de l'amour ; combien elle va s'embellir à mes yeux ! j'aurai tracé sur elle le serment de vous aimer toujours ! Pardonnez, je vous en supplie, au désordre de mes sens. Je devrais peut-être m'abandonner moins à des transports que vous ne partagez pas : il faut vous quitter un moment pour dissiper une ivresse qui s'augmente à chaque instant, et qui devient plus forte que moi.

Nous avons affaire ici à une double énonciation : dans la lettre précédente, Valmont a en effet révélé à la marquise de Merteuil - et au lecteur -avoir écrit ce message au cours d'une nuit d'amour avec la courtisane Emilie et en se servant de son corps pour pupitre ("l'autel sacré de l'amour" !). Lettre, dit-il, "interrompue même pour une infidélité complète, et dans laquelle je rends [à Mme de Tourvel] un compte exact de ma situation et de ma conduite. Emilie, qui a lu l'épître, en a ri comme une folle et j'espère que vous en rirez aussi." Un mot peut en cacher un autre !
 

4) Outils de lexicométrie :

Internet offre une fonctionnalité particulièrement intéressante en matière de recherche lexicale, puisqu'il est possible de comptabiliser les occurrences des mots que vous choisirez d'étudier dans tel texte ou dans telle oeuvre intégrale. Nous vous proposons deux sites où ce travail est possible :

- sur ABU
- sur le site de l'Académie de Toulouse.

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