ELECTRE, la signification

Une courte étude

Par Laurent Duvernet, élève au Lycée Condorcet, Paris
 
 
La signification d'Electre n'est pas évidente au premier abord. Le langage précieux, la multiplication des genres, les contradictions apparentes peuvent égarer la réflexion. Cependant, la pièce forme un ensemble cohérent dont la vocation est d'amener le spectateur à s'interroger sur le bonheur, la Tragédie, la guerre.
 

L'enseignement de la pièce repose sur le conflit qui oppose Electre et Egisthe. Celui-ci, qui vient de recevoir sa ville "comme une mère son enfant" au début de l'acte 2, est prêt à se sacrifier pour défendre sa patrie contre l'ennemi qui s'apprête à attaquer. Cependant, Electre l'en empêche: pour elle, Egisthe est un criminel : il a tué son père Agamemnon. Ainsi, il ne peut plus assumer la royauté. Ce don qui lui a été fait, c'est une illusion, et "on n'a le droit de sauver une patrie qu'avec des mains pures". Voilà le problème que pose Giraudoux : lequel passe d'abord, le peuple ou la vérité? la survie de la masse ou le procès d'un seul? Ainsi quand Egisthe dit : "Il est des vérités qui peuvent tuer un peuple, Electre", celle-ci répond: "Il est des regards de peuples morts qui pour toujours étincellent". Vaut-il mieux la mort que le crime impuni? Giraudoux se garde bien de répondre : au spectateur de se forger une opinion.

Cependant, il fournit des arguments aux personnages, et la pièce n'est qu'une succession de tirades ou de dialogues plaidant pour l'un ou l'autre des points de vues. Ainsi dans les scènes 2 et 3 de l'acte 1, le Président puis Egisthe exposent un système prônant le bonheur fondé sur l'oubli des crimes. Pour eux, l'acharnement, c'est à dire la quête d'Electre de la vérité, fait ressurgir toutes les fautes enterrées et apporte le malheur, la haine par ses révélations. Contre eux, on trouve Electre, le Jardinier, et Agathe à partir de la scène 6 de l'acte 2. Agathe en effet s'est rebellé contre son mari : sa nature est d'aimer le premier venu, sa nature la contraint à tromper son mari: elle préfère la vérité et avoue tout, au risque de choquer l'assistance. C'est là que l'on voie l'influence d'Electre, qui pousse les personnages à " se déclarer", c'est à dire à rejeter les convenances sociales et à révéler sa véritable personnalité. De même Clytemnestre ne fait que mentir tout au long de la pièce, mais à la scène 8 de l'acte 2, poussée à bout par sa fille, elle avoue enfin sa haine pour son mari. La position d'Oreste est définie autrement : c'est un jeune homme influençable, que sa mère comme sa soeur essayent de convertir à leur cause. Son rôle est clairement établi par les Euménides à la scène 12 de l'acte 1 : c'est une arme, et la question est de savoir si celle qui la tiendra sera Clytemnestre ou Electre.

 
Le rôle du Mendiant et des Euménides est plus complexe. Avec le Jardinier dans son Lamento, ils remplacent le choeur antique, en commentant l'action, mais ils ne s'en tiennent pas là. En effet, ils participent à l'action. Les Euménides bâillonnent Oreste de sorte qu'il ne puisse pas répondre à l'appel d'Electre, le Mendiant répond à la place de Clytemnestre pour éviter qu'Egisthe n'apprenne le retour d'Oreste. Les Euménides ne sont plus exactement les Furies vengeresses de la mythologie grecque qui poursuivent le meurtrier par des remords. Ce sont plutôt le double en négatif d'Electre: elles s'opposent à ses desseins, elles font miroiter devant les yeux d'Oreste le bonheur tranquille auquel Electre veut l'arracher, elles prennent sa forme et son âge pour le tourmenter à la fin de la pièce, elles tentent de mettre en doute les certitudes qui restent à Electre dans la dernière scène. Le Mendiant, lui, est plus passif. Il discute avec les personnages, se prend de sympathie pour certains, en condamnent d'autres (par exemple Agathe). A la fin de la pièce, il revient sauver les pauvres d'Argos : les innocents. On ne sait si c'est un dieu, mais les dieux ont une importance très minime ici. "Les dieux sont des artistes" déclare Electre. L'enjeu de la pièce est ainsi resserré au seul monde terrestre. On peut affirmer que c'est une pièce humaniste en ceci qu'elle ne s'intéresse qu'aux hommes.
 
Pour Giraudoux, le théâtre est avant tout le moyen d'enseigner à une nation. Ainsi l'humour, le mélange des genres ( vaudeville, tragédie, pièce policière ), les tirades à tendance didactique ont pour fonction d'amener le spectateur à s'interroger sur le monde qui l'entoure. Ajoutons que le problème majeur du deuxième acte est de savoir s'il faut faire la guerre, question brûlante en 1937...
 
Pour conclure, je propose de se tourner vers le Lamento du jardinier, qui nous
apprend comment interpréter la pièce : non comme un drame, mais comme un message de bonheur. Chacun des personnages agit par amour : Egisthe par amour pour sa ville, et Electre par amour pour son père, mais aussi pour sa mère ; or elle ne trouve aucune maternité en Clytemnestre, aussi elle la haït. Ce n'est qu'auprès de la femme Narsès, avatar féminin du Mendiant, qu'elle trouvera l'amour qui lui manquait pendant son enfance.
 

 Laurent Duvernet <DUVERNET@wanadoo.fr>,

élève au Lycée Condorcet, Paris

Compléments apportés par les professeurs:

 

 

CONTRIBUTION DE Yvon JOSEPH-HENRI

 

Ma première réaction est évidemment enthousiaste dans la mesure d'une part où nous avons un élève qui rédige d'abord une étude littéraire afin de la mettre en ligne. C'est considérable et c'est à encourager.

 
Ensuite, nous avons là un travail construit, cohérent et clair.

Par contre, il faut bien sûr que les autres élèves lecteurs de ce texte ne le prennent que pour ce qu'il est : un essai, une contribution à la lecture d'Electre.

Ainsi, ramener toute la pièce à un conflit entre Electre et Egisthe est à la fois juste et faux. Ainsi, il y a plusieurs conflits : entre Agathe et son mari, entre Electre et sa mère, entre Electre et Egishte,entre Electre et Oreste, entre le Président et le jardinier, entre la louve et Narsès. Il y a même à l'intérieur de la pièce un conflit de genres entre la tentation du drame et la tentation de la tragédie.

Ainsi, tout "s'accroche" dans cette pièce, et c'est déjà le signe d'un mal être (comme les deux façades du palais, celle qui rit et celle qui pleure...

Il me semble que l'intérêt du conflit entre Electre et Egisthe est de poser le problème de la pièce dans la perspective des pièces classiques -à travers un renouvellement de ce classicisme-, en utilisant la notion de politique. On voit bien qu'Egisthe pose dans la pièce un problème d'ordre politique.Il le pose déjà dans l'acte I lorsqu'il indique qu'il tue dans les vallées pour ne pas faire de signe aux dieux, il le répète à l'acte II lorsqu'il indique qu'il a été élu pour gouverner Argos. Ce qui donne l'impression que la pièce se réduit à un conflit entre Egisthe et Electre, c'est le fait que, dans l'acte II, Egishte s'adresse à Electre, est éblouit par Electre, ne voit plus qu'Electre ... et c'est Clytemnestre qui est obligée de le rappeler à l'ordre (inversion de l'acte I où c'était Egisthe qui essayait de séparer Electre et Clytemnestre qui se déchiraient) ! Autrement dit, ce tournant d'Egisthe, plus accentué encore qu'au début de l'acte I pourrait faire oublier le point de départ : le meurtre.

De même faut-il oublier aussi la différence fondamentale des discours d'Egisthe et d'Electre: leur contenu nous montre bien qu'au-delà d'Egisthe et d'Electre, c'est la conception de deux formes de vie qui s'affrontent : la vie de la nation, la vie universelle des pauvres, des malheureux, des laissés pour compte.

Voilà pourquoi on peut considérer qu'Electre est une pièce assez proche sous cet angle d'Antigone d'Anouilh. Toutes les deux -si en tout cas on dépouille le personnage d'Electre et la pièce d'Electre de tout le reste- sont des pièces qui mettent en scène des personnages éponymes à la recherche de l'absolu. D'une certaine manière, si on y prend garde, on s'aperçoit que le jardinier a profondément raison -c'est-à-dire intuitivement, du fond de ses entrailles sensitives- : Electre est à la recherche d'un monde d'amour, d'un monde où le bonheur est possible. Pas le bonheur de l'oubli que prêche le Président, non le bonheur de tous ces laissés pour compte. Par contre, elle ne peut qu'éradiquer les coupables, que tuer les monstres qui ont cherché un bonheur individuel sous couvert d'une prétendue nation. Si la nation était unie, les mendiants ne seraient au fond pas du côté d'Electre. Dès lors, il ne reste plus qu'à Electre qu'à espérer qu'un nouveau monde sera possible après le carnage.

Le fait qu'un doute subsiste nous montre assez combien Giraudoux y souscrit du bout des lèvres...

 

 Yvon JOSEPH-HENRI
<Yvon.JOSEPH-HENRI@wanadoo.fr>
http://perso.wanadoo.fr/yjohri

 
 
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