GIRAUDOUX

Electre

Acte 1 scène 3

"Faire signe aux Dieux"

Extrait n°:

I, 3, de "Il n'est pas deux façons de faire signe ..." à "... Et maintenant j'ai tout dit sur Electre"

 

Extrait :

 

EGISTHE . Il n'est pas deux façons de faire signe, président, c'est de se séparer de la troupe, monter sur une éminence, et agiter sa lanterne ou son drapeau. On trahit la terre comme on trahit une place assiégée, par des signaux. Le philosophe les fait de sa terrasse, le poète ou le désespéré les fait, de son balcon ou de son plongeoir. Si les Dieux, depuis dix ans n'arrivent point à se mêler de notre vie, c'est que j'ai veillé à ce ce que les promontoires soient vides est les champs de foire combles, c'est que j'ai ordonné le mariage des rêveurs, des peintres et des chimistes ; c'est que, pour éviter de créer entre nos concitoyens ces différences de race morale qui ne peuvent manquer de colorer différemment le hommes aux yeux des Dieux, j'ai toujours feint d'attribuer une importance énorme aux délits et dérisoire aux crimes. Rien n'entretient mieux la fixité divine que la même atmosphère égale autour des assassinats et des vols de pain . Je dois reconnaître que sur ce point, la justice des tribunaux m'a abondamment secondé. Et toutes les fois où j'ai été obligé de sévir, de là haut on ne l'a point vu. Aucune de mes sanctions n'a été assez voyante pour permettre aux Dieux l'ajustement de leur vengeance. Pas d'exil. Je tue. L'exilé a la même tendance à grimper les chemins escarpés que la coccinelle. Et je ne monte pas mes supplices en évidence. Alors que nos pauvres villes voisines se trahissent elles-mêmes en érigeant leur gibet au faîte des collines, moi je crucifie au fond des vallées. Et maintenant, j'ai tout dit sur Electre...

 

Introduction

Electre, fille d'Agamemnon, doit épouser le jardinier car sa mère Clytemnestre et Egisthe, le régent, son amant, le souhaitent. Mais un étranger, Oreste, arrive, précédé des Euménides. Celles-ci laissent entendre qu'Agamemnon, père d'Electre, a été tué par sa femme. La famille du jardinier (le président et sa femme, Agathe), refusent le mariage d'Electre avec le jardinier car Electre est "une femme à histoires" (texte étudié n° 2, acte I, scène 2). Dans la scène 3, Egisthe dit au Président ce que sont les Dieux (des "boxeurs", "fesseurs aveugles") indifférents au sort de l'homme et capables de punir à l'aveugle. C'est pourquoi il ne faut en rien attirer leur attention, ou les provoquer . Comment ne pas provoquer les Dieux ? En évitant de leur faire signe, répond Egisthe qui avoue faire une guerre sans merci à ceux qui leur font signe.

Sa politique donne le primat à l'économie et au marché plus qu'à la démocratie (cf page 30) Nous verrons ici qu'on peut voir en Egisthe l'exemple d' un tyran dont le XXème siècle, et plus particulièrement les dix années précédant l'écriture d'Electre par le diplomate qu'est Giraudoux, offre maints exemples.

L'étude du texte, progressive, dégagera donc les traits forts de la politique d'Egisthe, tout en analysant par quels procédés ce dernier la décrit.

 

 

Explication :

 

1.La politique d'Egisthe peut se caractériser par un mot, celui de nivellement.Tout le passage est en effet marqué par la symbolique du haut et du bas. Pour empêcher les hommes de "faire signe aux dieux", il faut empêcher qu'ils s'en rapprochent. D'où la métaphore filée de l'éminence sur laquelle monte celui qui envoie des signes :

 

"Il n'est pas deux façons de faire signe, président : c'est se séparer de la troupe, monter sur une éminence, et agiter sa lanterne ou son drapeau."

 

Si la troupe est un terme à connotation militaire qui renvoie aussi à l'idée de troupeau ou d'embrigadement, la lanterne, le drapeau, sont des symboles lourds de sens : celui qui porte une lanterne éclaire la nuit et guide ses camarades, leur montre le chemin : l'image, hugolienne, est abondamment utilisée dans l'imagerie révolutionnaire, depuis la révolution française et par Victor Hugo ou Baudelaire pour qui les artistes sont des phares qui nous guident.

 

L'image du drapeau est tout aussi fréquente, certes déjà usée pour le spectateur d'Electre, mais claire, quel que soit son degré de culture : la liberté guidant le peuple de Delacroix porte un drapeau et la liberté "guide nos pas" écrit Chénier dans "Le chant du départ" (1794) Dès lors celui qui porte lanterne, ou drapeau, celui qui fait signe aux Dieux, apparaît comme à l' avant garde. Sa posture au dessus de la troupe, est la métaphore de son avant-gardisme au plan des idées. On peut aussi penser au Christ, lorsqu'il prononce le sermon sur la montagne ou lorsqu'il porte sa croix. Cela est à l'appui d'une vision chrétienne d'Electre que la conversion d'Egisthe, à l'image de celle de Saint Paul, confirmera.

 

Cela dit, les Dieux ne sont pas des amis dans la tragédie qu'est Electre : pour Egisthe, qui compare la terre à une forteresse assiégée (cf l'image de la citadelle dans Les Phares) ceux qui font signe aux Dieux trahissent. L'image des signaux réactive l'expression "faire signe" dans cette seconde phrase du passage.

 

2. Egisthe donne ensuite trois exemples de ceux qui font signe aux Dieux :

 

- le philosophe,

- le poète,

- le désespéré.

 

 

 

PROMONTOIRES

 

 

 

 

LE PHILOSOPHE

 

 

LA TERRASSE

 

 

cherche la vérité, prend du recul, cf Montaigne, peut-être allusion à la tour d'ivoire du penseur ou à Hugo, sur sa terrasse de Guernesey

 

LE POETE

 

 

LE BALCON

 

 

peut-être allusion à Baudelaire et au poème des Fleurs du Mal "Le Balcon"

 

LE DESESPERE

 

 

LE PLONGEOIR

 

 

avant de se suicider en se précipitant dans les flots, du haut d'une falaise, par exemple.

 

Quel est le point commun de ces trois figures ?

 

Ces trois êtres ont en commun la recherche de la vérité, d'une transcendance ; ils refusent d'accepter le monde tel qu'il est, n'hésitent pas à le remettre en cause ou souhaitent le fuir, leur esprit est tourné vers l'idéal. Ces trois figures sont en fait trois possibles destins d'un même être.

 

Bien souvent, le poète est philosophe ou le philosophe poète. Le philosophe et le poète sont bien souvent désespérés car nul ne répond à leur quête. Les questions qu'ils se posent restent sans réponse. Ils incarnent le sens tragique de la destinée humaine. Giraudoux a-t-il lu Kierkegaard ou Unamuno ?)

 

3. Egisthe donne ensuite trois raisons de la prospérité d'Argos : elles sont introduites par "c'est que", répété à trois reprises :

 

"Si les Dieux, depuis dix ans n'arrivent point à se mêler de notre vie, c'est que j'ai veillé à ce ce que les promontoires soient vides est les champs de foire combles, c'est que j'ai ordonné le mariage des rêveurs, des peintres et des chimistes ; c'est que, pour éviter de créer entre nos concitoyens ces différences de race morale qui ne peuvent manquer de colorer différemment le hommes aux yeux des Dieux, j'ai toujours feint d'attribuer une importance énorme aux délits et dérisoire aux crimes."

 

La première raison oppose les promontoires (les terrasses, les balcons, les plongeoirs), aux champs de foire. On retrouve l'idée de nivellement puisque les promontoires sont vides. A la pensée, dont les promontoires où s'élève l'âme sont le symbole, s'oppose le mercantilisme, le marché que symbolisent "les champs de foire" ; à l'adjectif "vide" s'oppose l'adjectif "comble". Un curieux rapport de cause à effet naît de la juxtaposition de ces deux éléments, comme si les champs de foire étaient combles parce que les promontoires vides. L'adjectif "vide" est inquiétant. Que sont devenus les intellectuels, ceux dont le rôle est "d'inquiéter", comme le rappelait Gide.

 

La seconde raison apparaît bien prosaïque et traduit ce que pense Giraudoux du mariage : qui dit mariage dit quotidien à vivre, enfants à nourrir etc., décristallisation. (cf Gide dans les Faux monnayeurs et Stendhal dans De L'amour) .Le mariage tue l'idéal et la vision du génie solitaire s'oppose à celle du bourgeois marié et englué dans son quotidien.

 

En quoi ces trois catégories que sont les rêveurs, les peintres et les chimistes font-elles signe aux Dieux ?

 

Pour Egisthe, les rêveurs sont des songe-creux, ils ne rendent pas la cité prospère. Ils renvoient dans le texte aux trois catégories précédemment étudiées.Quant aux peintres, ce sont, comme les poètes, des artistes. Eux aussi portent la lanterne. Pensons aux "Phares" que dépeint Baudelaire dans les Fleurs du Mal. Ils touchent à l'immortalité par leur art : leurs sanglots viennent "mourir au bord" de l'éternité des dieux. "L'art est long, et le temps est court" écrit-il aussi dans "le Guignon".

 

Le fait que les chimistes soient rangés dans la même catégorie que les rêveurs ou les peintres peut surprendre, c'est qu'ils cherchent le secret de la matière et comme les alchimistes la pierre philosophale . En cela , ils rejoignent ceux qui, tels le philosophe ou l'artiste, cherchent.

 

La troisième raison évoque aussi un nivellement par le renversement des valeurs : les crimes sont masqués en étant jugés comme de petits délits, de sorte que les Dieux ne distinguent pas les êtres épris d'absolu des autres, pour que personne ne remarque les êtres hors du commun.

 

Dès lors règne l'injustice car l'intérêt de l'état prime sur la recherche de la vérité. Les pouvoirs ne sont pas séparés dans Argos où la justice est l'auxiliaire de la tyrannie : "Je dois reconnaître que sur ce point, la justice des tribunaux m'a abondamment secondé"

 

Comment , en écoutant Egisthe, en 1938, ne pas penser à ce qui vient de se passer en Espagne où les franquistes, par leur cri de "Viva la muerte" ont tenté de faire taire le philosophe Miguel de Unamuno, le 12 octobre 1936, à l'université de Salamanque, le jour de la fête de la Race ? comment ne pas penser au poète Federico García Lorca, assassiné à Grenade par les franquistes. Le diplomate qu'est Giraudoux n'ignore pas ses faits, le germaniste connait aussi les autodafés hitlériens . En fait, quand la justice est à la botte du tyran, la démocratie est morte.

 

4. A ces trois raisons qui sont autant de clés de sa politique, Egisthe en ajoute une autre : il refuse d'exiler : "Pas d'exil. Je tue". Au moins ne commet-il pas l'erreur de Napoléon III, qui exila Hugo. En éliminant physiquement l'intellectuel, il est bien à l'image de ce que font les régimes totalitaires en Europe à l'époque où Giraudoux écrit sa pièce.

On retrouve encore l'image de la colline d'où les intellectuels et les artistes font signe aux Dieux : "L'exilé a la même tendance à grimper les chemins escarpés que la coccinelle". Giraudoux peut ici faire allusion à Hugo que l'exil contribua à grandir et à statufier.

 

5. Egisthe livre un dernier secret de sa politique qu'auraient pu reprendre à leur compte les généraux chiliens ou argentins, Pinochet ou Videla, qui faisaient disparaître leurs victimes, sans traces : il tue en cachette, non en faisant ériger des croix "au faîte des collines", mais en crucifiant au fond des vallées. Pourquoi ? pour éviter que la victime devienne martyre. L'allusion au Christ est évidente. On retrouve encore dans l'opposition "faîte"/ "au fond" le thème du nivellement.

 

6. Enfin, Egisthe conclut sa tirade par un très laconique "Et maintenant, j'ai tout dit sur Electre" qui complète à l'évidence son portrait : Electre est bien de celles qui font signe aux Dieux, ne se taisent pas, comme Antigone . Mais cette dernière phrase est aussi lourde de menaces pour elle : on voit le sort réservé par Egisthe à ses opposants.

 

 

Conclusion.

Ainsi, le texte oppose-t-il à nouveau deux attitudes face à la vie, celle d'Egisthe, matérialiste, égoïste, qui met l'accent sur l'importance du commerce et en fait l'axe fort d'une politique et celle de ceux qui recherchent la vérité, ne se taisent pas, ont le sens de la justice... Deux attitudes absolument inconciliables.

Il annonce ce que sera le destin d'Electre qui sera tragique et qui entraînera la destruction d'Argos avant que la ville ne renaisse de ses cendres sur des bases de justice.

Enfin plane sur la pièce l'ombre des dictatures européennes, l'ombre du fascisme qui se caractérise par l'uniformisation de la pensée, voire son interdiction : on tue les poètes ou les philosophes ou on brûle leurs livres !

 

 

 

 

 

1. Miguel de Unamuno : grand philosophe espagnol (1864-1936 ), précurseur de l'existentialisme, influencé par Pascal et Kierkegaard. A écrit Le sentiment tragique de la vie. Malraux l'évoque dans son roman L'Espoir, paru en 1937, (p. 447, in Folio). Unamuno est la figure de l'intellectuel qui résiste. Il a été déporté puis exilé en France lors de la dictature de Primo de Rivera en 1924. Il mourra au début de la guerre civile espagnole, peu de temps après cet épisode : lors d'une fête qu'il préside, le général franquiste Millan Astray prononce un violent discours contre la Catalogne et le Pays Basque. Un assistant crie alors la devise de la légion : "Vive la mort!" et le général fait reprendre par la foule les cris nationalistes de "Espagne!, Une!, Grande!, libre! ." Unamuno se dresse alors pour dénoncer l'absurdité du" Vive la mort", paradoxe qu'il juge "répugnant" et se tournant vers le général, manchot et borgne, il s'adresse à lui : "Je souffre à la pensée que le Général Millan Astray pourrait fixer les bases d'une psychologie de masse. Un infirme qui n'a pas la grandeur spirituelle de Cervantes ( NB : Cervantes aussi était manchot), recherche habituellement son soulagement sans les mutilations qu'il peut faire subir autour de lui... une Espagne sans Biscaye et sans Catalogne serait un pays semblable à vous, mon Général, borgne et manchot !"

 

Le Général s'écrie alors : "A mort l'intelligence ! Vive la mort !", cri repris par tous les phalangistes.

 

Unamuno reprend : "Cette université est le temple de l'Intelligence. Vous la profanez par vos paroles. Vous vaincrez parce que vous possédez plus de force brutale qu'il ne vous en faut, mais vous ne convaincrez pas. Car pour convaincre, il vous faudrait avoir ce qui vous manque, la raison, et le droit dans la lutte. Je considère comme inutile de vous exhorter à penser à l'Espagne. J'ai terminé."

 

2. Federico Garcia Lorca : (1889-1936) c'est le poète espagnol du vingtième siècle. Il fut assassiné à Grenade par la garde franquiste, au début de la guerre civile. Poète, musicien, dramaturge, dessinateur, c'est un surdoué. Militant de la culture, il collecte le folklore andalou, il fait connaître par son théâtre "La baraca" les classiques du théâtre espagnol au peuple. Poète et dramaturge espagnol, Lorca incarne, depuis son assassinat, la figure éternelle du poète martyre

 

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Commentaire proposé
par Marc Fresneau
<mfesneau@nordnet.fr>
 

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