MAUPASSANT Une vie (1883)
Chapitre VI
" Première déconvenue "
de « Ses relations avec Julien avaient changé complètement » à « peut-être eût-elle beaucoup souffert »
Folio n°544 pp. 110-111
Ses relations avec Julien avaient changé complètement.
Il semblait tout autre depuis le retour de leur voyage
de noces, comme un acteur qui a fini son rôle et
reprend sa figure ordinaire. C'est à peine s'il s'occupait
5 d'elle, s'il lui parlait même; toute trace d'amour avait
subitement disparu; et les nuits étaient rares où il
pénétrait dans sa chambre.
Il avait pris la direction de la fortune et de la maison,
révisait les baux, harcelait les paysans, diminuait les
10 dépenses, et ayant revêtu lui-même des allures de
fermier gentilhomme, il avait perdu son vernis et son
élégance de fiancé.
Il ne quittait plus, bien qu'il fût tigré de taches, un vieil
habit de chasse en velours, garni de boutons de cuivre,
15 retrouvé dans sa garde-robe de jeune homme, et,
envahi par la négligence des gens qui n'ont plus besoin
de plaire, il avait cessé de se raser, de sorte que sa barbe
longue, mal coupée, l'enlaidissait incroyablement. Ses
mains n'étaient plus soignées; et il buvait, après chaque
20 repas, quatre ou cinq petits verres de cognac.
Jeanne ayant essayé de lui faire quelques tendres
reproches, il avait répondu si brusquement: " Tu vas
me laisser tranquille, n'est-ce pas ? " qu'elle ne se
hasarda plus à lui donner des conseils.
25 Elle avait pris son parti de ces changements d'une façon
qui l'étonnait elle-même. Il était devenu un étranger pour
elle,un étranger dont l'âme et le cur lui restaient
fermés. Elle y songeait souvent, se demandant d'où venait
qu'après s'être rencontrés ainsi, aimés, épousés dans un
30 élan de tendresse, ils se retrouvaient tout à coup presque
aussi inconnus l'un à l'autre que s'ils n'avaient pas dormi
côte à côte.
Et comment ne souffrait-elle pas davantage de son
abandon? Était-ce ainsi, la vie ? S'étaient-ils trompés?
35 N'y avait-il plus rien pour elle dans l'avenir?
Si Julien était demeuré beau, soigné, élégant, séduisant,
peut-être eût-elle beaucoup souffert ?
QUESTIONS DE PREPARATION :
1) Etudiez les temps verbaux et leur effet dans le texte.
cf. I. 1) temps composés (plus-que-parfait) témoignant d'une antériorité &endash; un " avant le changement " -- et imparfait itératif -- de nouvelles habitudes se sont créées.
2) Etudiez les négations et leur effet.
cf. I. 2) cinq fois la négation ne plus => changement3) Par quels moyens grammaticaux et stylistiques est fait le portait de Julien ?
Cf. II. 2)4) Etudiez les différents discours rapportés dans le texte et leurs effets
Cf. III. 1) discours direct de Julien, indirect et indirect libre de Jeanne.LECTURE METHODIQUE SYNTHETIQUE
Introduction
Jeanne et Julien sont revenus de leur voyage de noces en Corse au cours duquel Jeanne a connu des moments de bonheur. Le chapitre VI, dont est extrait notre passage, raconte leur retour aux Peuples, marqué par la tristesse de Jeanne. Témoin de cette tristesse, cette phrase qui, au début du chapitre, résume à elle seule une grande partie du roman: Alors elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire (p. 104), et qu'on retrouve sous forme d'écho dans notre extrait : N'y avait-il plus rien pour elle dans l'avenir ? (lignes 34-35). Pour tromper son ennui, elle va visiter ses fermiers, mais une mélancolie méditante, un vague désenchantement de vivre (p. 110) s'emparent d'elle insidieusement. C'est dans ce contexte qu'elle va commencer à se rendre compte que ses relations avec son mari ont subi une profonde métamorphose. C'est ce que nous voyons dans ce passage, à la fois narratif, puisqu'il raconte les changements intervenus en les résumant, et descriptif, parce qu'il fait le portait, en filigrane, d'un Julien métamorphosé et d'une Jeanne désemparée.
Axes
Dans un premier temps nous observerons les différents aspects de la métamorphose intervenue, pour analyser ensuite les portraits de Jeanne et de Julien, enfin nous nous attacherons à étudier la relation de ces deux personnages, qui est vouée à l'échec.
I. Une profonde métamorphose
Dans le passage, non seulement le constat d'un profond changement dans les relations entre Jeanne et Julien est dressé, mais le point d'origine de cette métamorphose nous est indiqué.
1) Le point de rupture
Un complément circonstanciel de temps date l'origine des changements intervenus dans le couple Jeanne / Julien : depuis le retour de leur voyage de noces 2-3Remarquons que cette formulation est assez étrange ; en effet, on s'attendrait plutôt à avoir : *depuis leur retour de voyage de noces.
Tel que le CCT est exprimé, on a l'impression que c'est le voyage de noces qui est retourné. Ce choix peut traduire le trouble de Jeanne à l'évocation de cette date fatidique. L'article défini devant retour met aussi en valeur ce mot : ce retour marque le début des malheurs de Jeanne. Deux adverbe / locution adverbiale viennent préciser le caractère brusque de cette rupture dans le cours de la relation des deux personnages : subitement 5 et tout à coup 30.
Les temps verbaux sont remarquables dans cet extrait.
Les plus-que-parfaits, temps composé, marquent une antériorité par rapport à quelque chose, qui n'est autre que le CCT examiné ci-dessus. Jeanne prend conscience que son existence est désormais nettement partagée en trois parties fort inégales :
- un " avant le voyage de noces " : le temps des espoirs, des rêves, de l'idéalisme (cf. l'extrait Une jeune fille rêveuse) ;
- le voyage de noces lui-même, avec une très brève période de bonheur à la fin;
- un " après le voyage de noces " : toute cette morne étendue qu'elle voit devant elle et pendant laquelle elle n'aura plus rien à faire
Les plus-que-parfaits du texte renvoient donc à une sorte d'âge d'or définitivement perdu :
avaient changé 1, avait disparu 5-6, avait pris 8, avait perdu 11, avait cessé 17, avait essayé 21, avait répondu 22, avait pris 25, était devenu 26, était demeuré 36
Les imparfaits quant à eux ont une valeur itérative et traduisent les nouvelles habitudes qui se sont établies depuis le point de rupture:
s'occupait 4, parlait 4, étaient 6, pénétrait 6, révisait 9, harcelait 9, diminuait 9, quittait 13, buvait 19, songeait 28, se retrouvaient 30
Cette valeur itérative est encore renforcée par le CCT après chaque repas, que l'adjectif indéfini (de totalité distributive) colore d'habitude.
Certains imparfaits ont une valeur descriptive, et montrent au lecteur ce qui a résulté du changement intervenu :
il semblait 2, l'enlaidissait 18, ses mains n'étaient plus soignées 19
Cette prédominance très nette du plus-que-parfait et de l'imparfait donne une coloration très particulière à l'extrait, et indique bien qu'il s'est passé quelque chose de très grave entre les deux époux, puisqu'à une antériorité idéalisée se sont substitués de mornes habitudes.
Ce glissement d'un état à un autre est également marqué par des procédés syntaxiques. On trouve en effet deux propositions circonstancielles consécutives dans ce texte.
La conséquence insiste sur le passage d'un état à un autre, dû à un facteur que le rapport logique indique clairement.
de sorte que sa barbe longue, mal rasée, l'enlaidissait incroyablement 17-18
il avait répondu si brusquement : " " qu'elle ne se hasarda plus à lui donner des conseils 22-23Dans le premier cas, le rapport de conséquence est souligné par le rythme croissant de la phrase:
longue, mal rasée, l'enlaidissait incroyablement 17-18
2 3 4 52) Le constat d'un changement
La mise en évidence du point de rupture permet de faire le constat du changement. Ce constat commence avec la première phrase du texte :
Ses relations avec Julien avaient changé complètement 1, dans laquelle la postposition de l'adverbe complètement &endash; qu'on attendrait plutôt entre l'auxiliaire et le participe passé &endash; met en relief la profondeur du changement.
On trouve également un champ lexical du changement :
avaient changé 1, avait disparu 6, avait perdu 11, avait cessé de 17, ces changements 25, était devenu 26, se retrouvaient [ ] inconnus 30
On voit que ces changements sont la plupart du temps négatifs (disparu, perdu, cessé, se retrouvaient inconnus) : les changements retirent quelque chose.
Le GN ces changements résume ce qui précède et ce qui suit, et indique de façon synthétique la prise de conscience de Jeanne.
L'abondance d'un type bien particulier de négation témoigne aussi d'un changement en puisqu'elle s'inscrit dans le temps : c'est la négation en ne plus, qu'on ne trouve pas moins de cinq fois dans ce court passage :
Il ne quittait plus 13, la négligence des gens qui n'ont plus besoin de plaire 16, ses mains n'étaient plus soignées 19, elle ne se hasarda plus à lui donner des conseils 23, N'y avait-il plus rien pour elle dans l'avenir ? 35
On l'a dit, cette dernière phrase fait écho à celle qu'on trouve au début du chapitre :
Alors elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire (p. 104),
Le rapport logique de condition associé à la modalité interrogative à la fin du texte montre également qu'un changement a eu lieu, puisque le fait de demeurer est exprimé à l'irréel du passé : Si Julien était demeuré beau, soigné, élégant, séduisant, peut-être eût-elle beaucoup souffert ? 36-37
L'extrait ne se contente pas de dresser le constat d'un changement ; il montre également ce que deviennent Jeanne et Julien au milieu de ce changement.
II. Le portrait de Jeanne et de Julien
Les changements intervenus dans le couple Jeanne / Julien sont le fait de Julien : on le voit bien lorsqu'on considère les portraits des deux personnages tels qu'ils sont peints dans l'extrait : Julien s'est métamorphosé, tandis que Jeanne est restée la même. Si elle est désemparée, c'est à cause de la façon dont son mari la traite.
1) Jeanne désemparée
Le portrait de Jeanne se développe dans la seconde moitié du texte (lignes 21 à la fin), comme une conséquence du portrait de Julien qui précède. Dans tout le roman, nous voyons Julien agir et Jeanne penser. Depuis le début du roman, Jeanne est un personnage songeur. Dans cet extrait, elle reste fidèle à cette caractéristique :
elle avait pris son parti 25, l'étonnait 26, lui restaient fermés 28, elle y songeait 28, se demandant 28
Remarquons que le caractère vague de ce à quoi elle pense est marqué grâce au pronom neutre y, dont l'antécédent est ambigu : il semble que ce soit toute la phrase qui précède (Il était devenu un étranger pour elle, un étranger dont l'âme et le cur lui restaient fermés 26-28).
De même, si Julien, comme on le verra, est surtout attiré par tout ce qui est matériel, Jeanne l'est par le contraire : en témoignent les mots âme, cur 27.
Face à un mari qui la délaisse, qui n'hésite pas à la brusquer et dont elle se sent si différente, Jeanne multiplie les précautions : cela se retrouve dans les locutions verbales : essayer de 21, se hasarder à 23, qui éloignent les verbes faire (quelques tendres remarques) et (lui) donner des conseils de leurs sujets.
Jeanne a été marquée par son éducation au couvent et par la surprotection que lui ont imposée ses parents ; elle ne connaît pas la vie, et raisonne par stéréotypes. Ceux-ci sont exprimés grâce à des GN de type N de N avec le second N animé humain sans déterminant :
des allures de fermier gentilhomme 11, son vernis et son élégance de fiancé 12, sa garde rode de jeune homme 15, la négligence des gens qui n'ont plus besoin de plaire 16 (ici il y a un déterminant)
Ces compléments du nom font des généralisations qui s'apparentent à des stéréotypes.
Remarquons qu'ils sont aussi représentatifs de l'écriture naturaliste qui n'hésite pas souvent devant les stéréotypes : c'est par exemple un tic d'écriture chez Zola que la tournure en homme qui en femme qui
Cela vient du réalisme balzacien qui avait moins besoin de personnages que de types : le Père Goriot, type de l'amour paternel, la père Grandet type de l'avarice, Rastignac type de l'arriviste, etc. On retrouve cela chez Flaubert : Madame Bovary, Charles, Homais
Ici, si l'on veut, Jeanne est le type de la femme idéaliste qu'une éducation au couvent a perdu, et Julien le type du petit hobereau mesquin et tyrannique.
Notre extrait va précisément amener le lecteur à voir Julien sous cet aspect.
2) Julien métamorphosé
Le lecteur attentif a déjà eu de nombreux indices, avant ce passage, pour se rendre compte du véritable caractère de Julien (la violence de la nuit de noces, chapitre IV, l'avarice de Julien pendant leur voyage en Corse, son manque de pudeur, de délicatesse, chapitre V). Si donc il est métamorphosé, c'est du point de vue de Jeanne.Le narrateur naturaliste, omniscient la plupart du temps, peut épouser le point de vue de l'un ou l'autre de ses personnages suivant ce qu'il raconte ; il passe d'une conscience à une autre.
Ici, la première phrase semble être une remarque du narrateur omniscient, puis nous passons en focalisation interne sur Jeanne, bien que certaines remarques soient plus le fait du narrateur omniscient que de Jeanne, comme la comparaison de la ligne 3 (comme un acteur qui a fini son rôle et reprend sa figure ordinaire) ou, à la ligne 11 : il avait perdu son vernis et son élégance de fiancé : Jeanne n'est pas assez consciente de ce qui lui arrive pour formuler de telles remarques et prendre un tel recul.
L'attribut du sujet va servir à faire le portrait de Julien ; on en trouve trois occurrences dans le texte :
Il semblait tout autre 2, Il était devenu un étranger 27, Si Julien était demeuré beau, soigné, élégant, séduisant 36
Ces tournures attributives mettent l'accent sur le changement intervenu dans le personnage de Julien (la dernière étant prise dans une circonstancielle de condition exprimant l'irréel du passé).
Il en va de même pour l'apposition :
envahi par la négligence des gens qui n'ont plus besoin de plaire 16
L'utilisation d'un lexique dépréciatif pour parler de Julien va dans le même sens : harcelait 9, négligence 16, mal 17, enlaidissait 18
Mais comme Julien est un personnage avide de biens, son portrait ne va pas se faire que grâce à des attributs du sujet ou des expansions du nom, relativement rares dans le texte, mais aussi et surtout grâce à des COD très matériels :
il avait pris la direction de la fortune et de la maison 8,
il révisait les baux 9,
harcelait les paysans 9 (qui apparaissent comme des serfs qu'on possède)
diminuait les dépenses 10Cette partie du portrait de Julien est une description en action.
Ceci contraste nettement avec le verbe donner qui est utilisé pour Jeanne (lui donner des conseils 24, que du reste il ne veut pas ). On sait que la caractéristique de la famille Le Perthuis des Vauds est sa totale indifférence par rapport à l'argent et sa prodigalité, contrairement à Julien.
La comparaison est un autre moyen utilisé par Maupassant pour compléter le portrait de Julien :comme un acteur qui a fini son rôle et reprend sa figure ordinaire 3,
Le champ lexical de l'apparence va dans le même sens que cette comparaison et insiste sur la duperie de Julien, qui se faisait beau et bon seulement pour pouvoir épouser Jeanne : revêtu 10, allures 10, vernis 11
La longue description de la veste de chasse (13-15) vient en écho à revêtu et renforce ce champ lexical.
Dans le troisième paragraphe (13-20), l 'auteur va prendre trois exemples pour nous renseigner un peu plus sur Julien : non seulement l'habit, qui reçoit cinq expansions du nom (l'attribut du sujet tigré de tâches, l'adjectif épithète liée vieil, les compléments du nom de chasse et en velours, les épithètes détachées garni de boutons de cuivre et retrouvé dans sa garde-robe de jeune homme), mais aussi la barbe, les mains et la boisson.
C'est en quelque sorte une description métonymique de Julien : on ne le décrit pas directement, mais on décrit des éléments qui lui sont contigus. Ils prennent alors une valeur symbolique ; ils sont considérés comme représentatifs du personnage, qu'on visualise mal habillé, peu soigné et ivrogne.
Il est remarquable que le portrait de Julien se fasse principalement par des moyens indirects (description en action, description métonymique). Il ne faut pas oublier que nous sommes dans le point de vue de Jeanne : elle a besoin de s'appuyer sur des preuves tangibles pour se rendre compte de la métamorphose de Julien ; de plus, en épouse soumise et respectueuse de son mari, elle ne saurait le critiquer trop ouvertement
On comprend bien, avec de tels portraits de Jeanne et de Julien, que leur relation est difficilement viable.
III. Une relation vouée à l'échec
D'invisibles murs semblent empêcher Jeanne et Julien de communiquer ; dans ces conditions, leur union est impossible.
1) L'impossible communication
La rareté des paroles que Julien échange avec Jeanne est soulignée dès le début du texte : C'est à peine s'il s'occupait d'elle, s'il lui parlait même 5La mise en relief c'est à peine si, redoublée, insiste sur ce silence.
Pourtant, le seul discours direct qu'on entend dans le passage émane de Julien :
" Tu vas me laisser tranquille, n'est-ce pas ? " 23, mais son contenu, une phrase injonctive avec le semi-auxiliaire aller indiquant un futur proche, est quasiment un ordre de se taire qu'il intime à Jeanne En quelque sorte, par ces paroles, il interdit toute parole ultérieure.
Le discours de Jeanne nous est rapporté d'abord au discours indirect, dans le cadre d'une subordonnée interrogative indirecte :
se demandant d'où venait qu'après s'être rencontrés ainsi, aimés, épousés ils se retrouvaient 28-32Il ne s'agit pas de paroles prononcées par elles, mais seulement pensées, ce qui est bien révélateur de son personnage.
En outre, la différence de traitement des deux discours, celui de Julien au discours direct et celui de Jeanne au discours indirect, met en valeur le caractère tyrannique du mari.
Le discours de Jeanne nous est également rapporté au discours indirect libre : ce discours constitue les deux derniers paragraphes du texte (lignes 33-37).
Il est exclusivement composé de questions rhétoriques, au nombre de cinq, la dernière étant mise en valeur puisqu'elle constitue à elle seule un paragraphe. Ces interrogations auxquelles nulle réponse n'est apportée marque le désarroi profond de Jeanne.
Il est intéressant d'observer la diversité des sujets grammaticaux dans ces phrases interrogatives : elle, ce ( : la vie), ils, il impersonnel, elle. Il y a discontinuité thématique dans ces questions, ce qui va encore dans le sens d'un désarroi de Jeanne, qui ne sait plus où elle en est.
La dernière question est intéressante, précisément parce que ce n'en est pas vraiment une : on a une modalisation effectuée par peut-être, mais pas à proprement parler une interrogation. L'inversion verbe &endash; sujet est due à l'adverbe peut-être en tête de proposition et non à la modalité interrogative.
Avec cette dernière phrase, on a donc un glissement de la modalité interrogative vers la réflexion de Jeanne, sa prise de conscience ; on subodore que Jeanne possède les réponses à toutes ses questions, mais qu'elle ne veut pas voir la réalité en face.
Jeanne sait bien que si l'hypothèse qu'elle émet s'était avérée, elle n'aurait pas souffert
2) L'impossible union
Dans un couple où toute communication est rompue, où les paroles ne peuvent plus être qu'intérieures, la relation est forcément vouée à l'échec.
Nous pouvons le remarquer dès le début de notre passage. La troisième phrase de l'extrait est en effet très claire : C'était à peine s'il s'occupait d'elle, s'il lui parlait même ; toute trace d'amour avait subitement disparu ; et les nuits étaient rares où il pénétrait dans sa chambre. 4-7Nous avons déjà souligné la mise en relief avec c'est à peine si Mais cette phrase est également remarquable par l'adjectif indéfini toute, par ses deux points virgules qui ajoute preuve sur preuve aux manquements de Julien, par la gradation à peine / rares / disparus, et par la relative qui possède un antécédent éloigné (où / nuits) comme Julien s'éloigne de Jeanne
Cet échec peut aussi être constaté au niveau des pronoms personnels : les nombreux il et elle (il d'ailleurs plus nombreux que elle, car c'est Julien qui mène la relation) ne s'allient qu'exceptionnellement pour donner un ils. Ce pronom n'apparaît que trois fois, à la fin du passage, dans des contextes négatifs : ils se retrouvaient presque aussi inconnus l'un à l'autre que s'ils n'avaient pas dormi côte à côte 30 S'étaient-ils trompés ? 34
Cette répartition est encore plus flagrante pour les adjectifs possessifs : sur dix occurrences, six renvoient à Julien (lignes 3, 11, 15, 17, 18), trois à Jeanne (lignes 1, 6, 25), et il n'y a qu'un seul leur (ligne 2). Encore ce leur détermine-t-il le GN voyage de noces et renvoie ainsi à l'âge d'or révolu du couple.
Dans cette même perspective, nous pouvons nous pencher sur les verbes pronominaux, qui sont assez nombreux dans le passage :
Nous en trouvons trois réfléchis :
se raser 17, se hasarda 23, se demandant 28Nous en trouvons cinq réciproques :
s'être rencontrés, aimés, épousés 29, se retrouvaient inconnus 30, s'étaient-ils trompés 34Mais il faut noter que les pronominaux réciproques sont utilisés soit dans un contexte négatif (30, préfixe in-), soit dans un contexte interrogatif (34), soit encore dans une évocation d'un âge d'or qui n'est plus (29).
D'ailleurs, en ce qui concerne la dernière occurrence, s'étaient-ils trompés, remarquons l'ambiguïté du verbe, qui peut-être aussi bien réfléchi (chacun d'eux se trompe) que réciproque (ils se trompent l'un l'autre, et bien sûr c'est surtout Julien qui trompe Jeanne !). Cette ambiguïté témoigne de la prise de conscience confuse que connaît Jeanne au moment où elle se pose toutes ces questions.
D'une manière générale, on peut dire que la réciprocité ne fonctionne plus dans le couple, et qu'il ne reste à chacun que la réflexivité, le repliement sur soi.
Notre dernière remarque comparera cette phrase :
les nuits étaient rares où il pénétrait dans sa chambre 6-7
et celle-ci :
ils se retrouvaient presque aussi inconnus l'un à l'autre que s'ils n'avaient pas dormi côte à côte 30
Si l'on prend pour base la comparaison de Jeanne, il est logique qu'ils se retrouvent inconnus l'un à l'autre, puisque de fait ils ne dorment que rarement côte à côte ! Le texte semble prendre ici un mouvement circulaire enfermant Jeanne dans un raisonnement qu'elle ne veut pas tenir jusqu'au bout, mais dont elle est tout de même prisonnière.
Jeanne est sur la voie d'une prise de conscience, mais elle ne renonce pas facilement à ses rêves de jeune fille. Pourtant, tout est là pour lui montrer que son mariage ne peut qu'être un échec.
Conclusion
Jeanne ignore encore que cette déconvenue est la première d'une longue série. Le changement dont elle prend confusément conscience ici ne fera que s'accentuer au fil des chapitres, et Julien deviendra de plus en plus indifférent, violent et tyrannique.
Jeanne restera quant à elle ce personnage songeur et impuissant. La relation extrêmement dissymétrique qui s'établit entre les deux personnages est représentative des murs du XIXe siècle, selon lesquelles la soumission de la femme au mari était obligatoire.
Avec ce couple mal assorti, Maupassant dresse un réquisitoire violent contre une classe de hobereaux qui produit de tels hommes à l'esprit étriqué, au comportement violent et vulgaire, à l'avarice maladive. Il justifie également son étiquette de pessimiste, tant le courant qui emporte Jeanne au fil de ses malheurs est irrépressible.Commentaire proposé par
Christophe Bois, professeur de lettres
<christophe.c.bois@wanadoo.fr>