Titre et incipit de l 'Assommoir Document proposé par François de Beaulieu
Introduction
- De quoi parle-t-on ? Importance du paratexte : titre générique, sous-titre de la version presse, dédicace de l'édition originale, titre abandonné, auxquels on pourrait ajouter la préface, voire les courriers de Zola à son éditeur et à ses amis, avant d'arriver, enfin, au titre L'Assommoir et à l'incipit au sens strict : " Gervaise avait attendu Lantier jusqu'à deux heures du matin ". Nous ne ferons donc qu'évoquer les premiers éléments pour concentrer notre attention sur les deux derniers.
- Informations : publication (première partie) : L'Assommoir. Avec le sous-titre : " Etude de murs pa-risiennes " (hommage visible à Scènes de la vie parisienne de Balzac). Dans le journal Le Bien public à partir du 13 avril 1876. Le livre paraît en janvier 1877 avec le sur-titre de la série " Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire ". Titre abandonné : La vie simple de Gervaise Macquart. Travaux préparatoires : plan qui situe le chapitre I en 1850 et le chapitre XXI en 1868.
- Dédicace : " Au grand ami Flaubert, en haine du goût ". (Flaubert n'en écrit pas moins : " je trouve cela ignoble, absolument ", Zola est " une précieuse à l'inverse "). Polémique autour de l'ouvrage. En 1879 on en tire un drame en 5 actes et, dès 1898, un film de 5 mn. ; une quinzaine d'adaptations suivront.
- Titre et incipit : enclencher un désir, un processus de lecture adapté au contenu et à la tonalité de l'uvre. Etablir la règle du jeu qui va lier auteur, uvre et lecteur. Lecteur : informé (a lu les épisodes précédents, connaît la généalogie, le contexte littéraire historique et social) ou relativement naïf.
- Problématique : concilier réalisme (composante informative, garanties d'authenticité) et fiction (com-posante narrative, sujets personnages, décors). Dans les deux cas dire qui, où, quand, comment ? Il faut donc masquer le caractère fictif de la fondation de l'édifice tout en apportant au lecteur de romans ce qu'il présuppose y trouver.
1. L'axe réaliste.
- Sur-titre : " Histoire ( ) sous le second Empire " : évènements réels à caractère historique. Histoire naturelle : document scientifique, objectif (" vie et murs des animaux ", étude de l'hérédité). Histoire sociale d'une famille : document humain, vision plus populaire de l'histoire, étude d'un milieu.
- Titre enseigne : comme dans Au Bonheur des dames. Nombreuses enseignes autour de cette enseigne centrale dans la suite (celle de la blanchisserie où le blanc fait entendre le noir symétrique que l'on en-tend dans Assommoir ; cf. aussi Le Veau à deux têtes, etc.). Titre du genre : " poussez la porte et entrez voir ! ". C'est l'enseigne du livre, du cabaret, du quartier, de la société.
- Titre pris dans la réalité : c'est non seulement un nom propre, mais aussi un lieu réel de Belleville (po-pularisé par une chanson et figurant dans le dictionnaire d'argot parisien utilisé par Zola). Comme nom commun, c'est un cabaret spécialisé dans la vente d'eau de vie de mauvaise qualité, apparaissant sous le premier Empire, et comportant une pièce spéciale, surnommée " la morgue " où les hommes assommés par l'alcool pouvaient cuver sur la paille. La modification de la législation a permis à ces cabarets d'intégrer un alambic.
- Dans d'autres romans de Zola ont trouve des lieux-personnages dont la fonction est centrale : les halles dans Le Ventre de Paris, la mine dans Germinal, le magasin de Au bonheur des dames, etc. Le titre est un lieu, un milieu au sens " histoire naturelle " du terme. Huis-clos sous le signe de l'alcool, lieu clos et étouffant, microcosme du quartier et du monde dont il est le cur (cf. situation topographique au carrefour des axes grands boulevards et ville-campagne). Cet ancrage dans la géographie urbaine donne de l'épaisseur à la réalité.
- Réalisme lié à l'emploi du langage populaire : l'assommoir appartient au langage métaphorique du peuple que Zola veut intégrer à son roman.
- Réalisme de la machine : l'assommoir, c'est aussi l'alambic, concentré de technique (image du progrès) mais fabrique de malheur.
- Plus que parfait qui mêle temps du texte et temps hors-texte. Effet de réalité en faisant sentir l'épaisseur du temps. Référence à un hors texte : le texte est une simple fenêtre dans la continuité de la vie. C'est aussi une référence au hors texte des six ouvrages précédents de la série. On prend le train en marche et on plonge dans un réel qu'une scène d'exposition aurait déstabilisé.
- Emploi d'un prénom et d'un patronyme sans explications qui renvoient donc à un contexte qui ne peut être qu'un hors-texte. De plus, un doute existe sur la voix qui parle : est-ce un narrateur omniscient qui joue à ne pas tout nous dire ou un simple témoin qui se présentera plus tard ? Cette ambiguïté va favoriser le glissement vers la focalisation interne qui va nous faire entendre la voix de Gervaise regardant sa misérable chambre.
- Evitement des effets stylistiques qui dénonceraient la fiction par l'emploi d'une phrase simple (sujet, verbe, compléments) qui a valeur de constat.
- Valeur purement descriptive de la scène qui ne doit intéresser que pour ce qu'elle dit du " réel " ; va-leur narrative qui doit orienter la lecture à venir. L'auteur est là : narrateur omniscient ou témoin ?
2. L'axe romanesque
- L'assommoir a une valeur métaphorique. C'est un piège qui va se refermer sur Gervaise et la tuer. Dès son titre, le livre inscrit la mort au programme. L'assommoir est redoublé à la fin du chapitre par la présence de l'abattoir (qui forme, avec l'hôpital, les limites du quartier où Gervaise sent que son destin va s'inscrire. Le titre dit la violence qui est au cur de cette société. Le piège utilisé pour tuer les ani-maux (qui a donc à voir avec l'histoire naturelle) annonce le genre : un drame (le mot roman n'a pas été utilisé dans la présentation, il n'apparaîtra que dans la préface, écrite après-coup). L'alcool, appât du piège. L'Assommoir est emblématique de tous les assommoirs. Zola désigne l'ennemi.
- Le corps réel et le corps social sont convoqués par le mot assommoir : l'ouvrier qui est assommé et la société qui assomme. D'ailleurs, dès la seconde phrase du livre, on voit le corps de Gervaise, littérale-ment assommé par la fatigue.
- Le personnage central de Gervaise, anti-héroïne qui rompt avec les conventions : c'est une femme et elle n'a rien d'exceptionnel. Son nom dit ses origines provinciales (ce nom était porté dans le sud-est de la France) et populaires. Ce nom dit peut-être (certains jugent l'interprétation aventureuse) aussi son caractère et son histoire : ger sonorité brève et dure qui peut renvoyer à la première partie ascendante du livre (7 chapitres jusqu'à la fête qui couronne l'ascension et annonce la chute), à l'énergie de Gervaise, au mot germe et donc à Germinal ; vaise sonorité traînante (e muet) qui renvoie à la chute interminable (6 chapitres jusqu'à la mort), à la partie mauvaise (du latin malifatius &endash; qui a mauvais sort) de la vie de Gervaise et à sa passivité. De plus, Gervaise qui attend Lantier se fond aussi dans un archétype du récit romanesque : l'héroïne est confrontée à un premier opposant qui la fait souffrir. Elle est le premier mot du livre.
- L'exposition est romanesque : installation d'une attente (le sens de la scène n'est pas donné), d'un genre populaire (Lantier et non M. Lantier). L'attente vaine est aussi un des axes du livre, les embellies ne seront qu'éphémères. Le " jusqu'à ", à lui seul, exprime toute la tension qui va parcourir le livre. Zola est décidé à mener son lecteur jusqu'au bout du malheur de Gervaise. L'attente passive dit aussi, déjà, l'attitude trop complaisante de Gervaise.
- La relation aux hommes. Lantier, patronyme qui annonce un homme contrairement au prénom féminin. Relation de dépendance, parler populaire. Lantier est lent (d'où l'attente), paresseux, parasite. Le parasite est, bien sûr, la lente, première indication animalière de cette histoire naturelle où se côtoieront Mme Lerat, Mme Putois, M. poisson, etc tous menacés par l'assommoir à tuer les bêtes fauves.
- La nuit : Germinal et l'uvre commencent dans la nuit ; l'uvre à 2 heures du matin. Image de la condition de l'homme qui tente de sortir des ténèbres (y parvenant dans Germinal, échouant dans L'Assommoir et dans l'uvre). La nuit, c'est aussi l'attente du jour, le temps de la peur, des menaces invisibles. Zola ne promet qu'un voyage au bout de la nuit.
Conclusion
- Lecteur impliqué dans la construction de la fiction : il imagine sur la base des indices une femme et un homme, une ambiance qui n'est qu'évoquée, une tension. Identification à Gervaise, attente avec elle.
- Titre clef de voûte qui met en place le lieu, les thèmes, la dimension sociale (alors que le titre " La simple vie " valorisait le destin individuel.
- Force des noms propres : incarnent la réalité et la sortent d'une plate reproduction du banal.
- Force de la simplicité (programme du titre initial) : un mot, une phrase sans apprêts pour tout lancer.
- Comparaison avec la fin du livre (" Gervaise avait attendu Lantier jusqu'à deux heures du matin ( ) Enfin ce fut le père Bazouges qui vint ( ) va, t'es heureuse. Fais dodo, ma belle. ").
Bibliographie
- Jean-Pierre Leduc-Adine, L'Assommoir d'Emile Zola, Foliothèque Gallimard, 1997. Colette Becker "Lire le Réalisme et le Natu-ralisme", Dunod, 1993. Colette Becker, "L'Ecole des lettres" (1er mars 1992) "La description naturaliste" (p.49-56). Colette Bec-ker, L'Assommoir, Profil d'uvre, Hatier, 1972. http://www.cafe.umontreal.ca/genres/e-assomo.html (site très riche au point de vue méthodologique mais qui part d'un titre où Assommoir ne s'écrit qu'avec un seul m ).
- Merci pour leurs conseils à C. Anglade, F. Chatelain, J. Gysin, E. Levy-Bertaut, C. Perrier, N. Trepagne, tous de la liste Profs-L.
François de Beaulieu
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